samedi 17 juin 2017

Vie de libraire : «-Tu cherches quelque chose ?» «-Non, des livres.»

Claude André (2e en partant de la gauche)

Ce matin une toute jeune journaliste (stagiaire sans doute) m’interroge sur la prochaine édition du salon, qui se tiendra en septembre. J’essaie de lui expliquer la différence entre un salon et une foire du livre sans y réussir vraiment. Elle essaie de me faire dire mon chiffre d’affaire lors de ces quatre jours, sans y réussir. Ses questions sont plus que floues et le summum c’est celle ci : «C’est quoi les choses que vous mettrez en avant» Les choses ? Je repense à ce petit garçon qui avait l’air un peu perdu l’autre jour dans le rayon jeunesse, à qui j’avais demandé : «Tu cherches quelque chose ?» et qui m’avait répondu :  «non, des livres.» 

Extrait d'une chronique de Claude André publiée sur le site de Citrouille en 2007

Vie de libraire : Claude aime Tatsu


Suite à sa critique (en 2007) de la collection Les sciences naturelles de Tatsu Nagata au Seuil (depuis, la collection s'est enrichie de nombreux titres, voir ici), une de nos chroniqueuses d'alors, Claude André, avait reçu un mail de l'auteur. Un échange de courriels s'en était suivi. Nous le republions ici !

[La critique] Ces huit livres ne sont pas à proprement parler des documentaires. Mise en page fondée sur le dépouillement, aplats de couleurs dans de superbes tons fondus, doux et crémeux, qui s’étalent majestueusement sur chaque double page, recours à l’illustration fantaisiste et à l’anthropomorphisme (la fourmi assise sur un tabouret et trayant un puceron, le crocodile qui mange oiseaux, buffles, antilopes…assis à une table de restaurant…), texte minimaliste et empreint d’humour, tout concourt à la pertinence, l’efficacité et la beauté de ces albums. Le savant se présente avec humour et conclut de même, avec des sentences qui tiennent plus de La Palice ou de Pierre Dac que de J.H. Fabre… Quant à sa représentation en myope éternellement maladroit, elle le rapproche plus de Buster Keaton que d’Albert Jacquard ! Entre temps il nous décrit le comportement de l’animal qu’il observe, comme un jeune enfant le ferait, nous livrant quelques uns de ses secrets : on apprend ainsi que la taupe fait des trous dans les jardins, que le crocodile a le corps couvert d’écailles et que le castor a les pattes palmées… Le charme de ces ouvrages ne tient donc pas dans la nature de ces informations basiques mais dans la manière dont elles sont énoncées et surtout illustrées. Le décalage entre ce texte qui dit le moins et les images qui savent suggérer le plus, amène le sourire. On ne dira jamais assez tout ce que ces albums doivent à Thierry Dedieu, qui ne signe que leur traduction mais dont on se doute bien qu’il en est le seul et unique auteur… A partager avec les tout petits dès 2 ans.
Claude André, Librairie L’Autre Rive

De : mail@tatsunagata.com
Objet : à l'attention de Claude André (l'autre rive)
Date : 13 juin 2007 09:18:36 HAEC
À : laredac@citrouille.net

Madame, (monsieur ?)
Permettez moi de vous dire que vous m'enterrez trop vite !
Je sais ce que je dois à Thierry Dedieu, mais je ne pense pas que cette collection, que vous semblez au demeurant apprécier eut vu le jour sans mon apport. Malgré l'admiration que j'ai pour Dedieu, il n'est ici que le simple exécutant de ma réflexion sur l'approche des sciences naturelles vers le jeune public. Je me demande même s'il ne faut pas que je change de collaborateur car je le soupçonne de tirer, trop souvent, la couverture à lui.
Tatsu Nagata


De : "autrerive"
Date : 20 juin 2007 10:19:47 HAEC
À : <mail@tatsunagata.com>
Objet : Thierry Dedieu

Cher Tatsu Nagata,
Comme je vous aime quand vous dites " pour observer de près les fourmis, il n'y a qu'à s'installer pour un pique nique" ou quand vous suivez un escargot votre arrosoir à la main. Quand je jardine et que j'observe les limaces qui font semblant de dormir et qui, dès que je ne suis plus là,dévorent avec indifférence une merveilleuse fleur d'iris ou creusent une tige de rose trèmière, juste en dessous de sa grappe florale, je pense encore à vous. N'en veuillez pas à Thierry Dedieu, grâce à lui vous êtes devenu un vrai personnage, aprrécié des petits comme des grands, et ce n'est pas rien que d'être un personnage de fiction, cela vous assure une pérennité que nos hommes politiques pourraient vous envier.
Votre sincère admiratrice
Claude André


From: "tatsu nagata" <mail@tatsunagata.com>
To: "autrerive"
Sent: June 20, 2007 10:37 AM
Subject: ????

Bonjour Claude. Mon français est peut être encore approximatif, mais je ne comprends toujours pas votre allusion à ce personnage de fiction évoqué dans votre email. Les finesses de votre langue me sont encore inaccessibles. Pardon.
Tatsu Nagata


De : "autrerive"
Date : 26 juin 2007 13:14:54 HAEC
À : "tatsu nagata" <mail@tatsunagata.com>
Objet : Rép : ????
Cher Tatsu Nagata,
Pour quelqu'un qui comprend difficilement le français vous le parlez parfaitement! Je n'ose imaginer mon embarras si vous vous étiez adressé à moi en anglais ou en japonais....
Ceci dit j'aurais grand plaisr à découvrir vos aventures en version originale, pourquoi ne pas en donner un aperçu sur votre site, aux côtés de votre collection de nids...
En suggérant que vous êtes plus un personnage qu'un savant je n'imaginais pas vous blesser... L'essentiel n'est-il pas mon intérêt et mon admiration pour vos livres ?...
Préféreriez vous que je dise, comme je l'ai lu sous la plume de quelques critiques sur le net, que vous êtes reconnu comme un expert mondial en mutations du métabolisme des batraciens (ce disant ils se sont contentés de recopier votre biographie...) et en même temps que vos livres proposent une approche simpliste... Un avis que que je ne partage pas. Car, en français,  "simpliste" a un sens péjoratif… Le saviez-vous?
Bien à vous
Claude André

Vie de libraire : laisser pisser...

(Une chronique de Claude André, publiée sur le site de Citrouille en 2007)


Le service des urgences de la librairie reste ouvert pendant l’été : arrivent un jeune couple et une poussette dans laquelle somnole un bébé mais la demande concerne l’enfant qui n’est pas là aujourd’hui, l’aîné, deux ans et demi, qui fait encore pipi au lit…

- On m’a dit qu’il existait des livres, me suggère la dame. 

Des livres qui parlent du pipi au lit ! Oui effectivement il y en a un ou deux, mais sont-ils faits pour les enfants qui… Je ne trouve pas Petit pipi de nuit…. La dame ne veut pas de Je veux mon p’tit pot parce que ça ne se passe pas la nuit… 

J’aimerais lui dire que deux ans et demi c’est tout petit, qu’on a bien le droit de régresser à cet âge quand on vient d’avoir un petit frère… Le mari s’impatiente, bougonne, suggère que c’est sûrement arrivé à T’choupi, semble douter qu’un livre soit la solution. Il a raison cet homme, mais comment intervenir. Je ne suis pas psy patentée, dis-je un peu plus tard à un de mes client qui a tout observé et qui lui est psy. Son avis : «Si cette dame était venue me voir je lui aurais dit "Laissez pisser" ! » Je ris, je me dis que la prochaine fois c’est ce que j’aurais envie de dire mais que bien sûr je n’oserai pas… Bon, dans le même temps j’ai conseillé Une patte dans le plâtre pour un autre enfant qui venait de se casser la jambe en percutant un abri bus; heureusement que la question n’était pas : «Mon petit fils s’est cogné dans un abri bus, vous avez un livre ?»

Aujourd’hui on me demande un petit roman pour une grande fille de neuf ans qui supporte mal l’idée d’un déménagement. A neuf ans, on peut parler, a-t-on besoin d’un livre qui ne remplacera pas les copains ? Je conseille La Soupe aux poissons rouges d’Arrou-Vignod dans lequel le déménagement n’est qu’un point de départ pour de joyeuses aventures. Et je ne cesse de me demander pourquoi le livre offert en geste de compréhension ou de soutien à un enfant en difficulté doit forcément parler du problème traversé, pourquoi cette instrumentalisation du livre et de la souffrance ? Jamais on ne vient nous dire :  «Ma meilleure amie vient de se faire plaquer vous avez un livre qui raconte la même chose». Non, dans ces cas là on fait preuve de subtilité et on nous demande «un livre qui change les idées» «un livre qui emmène ailleurs». Pourquoi les enfants perdent-ils ce droit à l’évasion, à l’imaginaire, quand ils vont mal. Parce que les adultes craignent qu’ils ne leur échappent ?

C’est l’été et il tombe des cordes. Très peu de clients. On ne peut pas tout avoir : c’est trombes d’eau ou amateurs de livres. C’est connu les livres craignent l’humidité, et sans doute les amateurs de livres aussi…

Claude André

Vie de libraire : merci Monsieur !

(Extrait d'une chronique de Claude André, publiée en 2007 sur le site de Citrouille) 

Il est midi passé et un client très pressé me sollicite : il est invité à déjeuner tout de suite pour l’anniversaire d’un garçon de 10 ans qui a lu Harry Potter et qui finalement va peut-être avoir 11 ans…

J’étais plongée dans le contrôle d’un bon de livraison et j’ai un peu de mal à réagir. Cerveau gauche, cerveau droit… quand je pointe un bulletin de livraison ou que je fais beaucoup d’écran je ne réussis plus (pendant quelques minutes) à visualiser intérieurement mes rayons, à faire venir à moi l’image du livre à conseiller... Dans ces cas là une seule solution : se précipiter sur un bac, un rayon, regarder les livres et surtout les toucher pour que le bon cerveau se remette en route.

En attendant de me sentir à nouveau opérationnelle je conseille sans conviction un ou deux romans et, plus en forme enfin !,  je présente Bjorn le Morphir de Thomas Lavachery. Ce client me dit alors : «C’est de celui là que vous avez le mieux parlé, alors c’est celui là que je prends».

Je me dis que je viens, sans m’en douter, de passer un examen, encore ! Merci tout de même à ce monsieur de m’avoir rappelé qu’on ne triche pas avec le conseil….

Claude André

Vie de libraire : lire dans le train


(Une chronique de Claude André, parue sur le site de Citrouille en 2007)

Je suis en vacances ce soir...  Je me rappelle que je dois écrire pour Citrouille un petit papier sur jan Amos Kominsky, dit Comenius, que je considère (c’est à vérifier) comme le premier auteur qui ait pensé à s’adresser aux enfants dans leur langue maternelle puisqu’il publia en 1658 le désormais célèbre Orbis sensualium pictus qui est à la fois un livre de leçon de choses et un imagier, un livre abondamment illustré pour l’époque et dont les légendes sont bilingues : allemand/latin. Le prochain numéro de Citrouille étant consacré à la traduction ce rappel du travail de Comenius m’a paru s’imposer...

Pour l'instant, j’ai juste collecté quelques informations indispensables sur la permanence de l’enseignement en latin à la Renaissance et jusqu’au XVII ème. Il reste tout à écrire, j’ai une vague idée de ce que je veux dire : traduire ce n’est pas seulement traduire d’une langue à l’autre, d’une langue nationale à une autre, c’est aussi traduire d’une langue savante à une langue populaire et c’est aussi traduire d’un langage (l’écriture) à un autre (l’image). Bref, on passe notre temps à traduire, expliquer c’est traduire aussi. C’est ce qu’on fait avec les enfants quand ils nous sollicitent à propos d’un mot ou d’une tournure qui leur échappent. Bon il y a du pain sur la planche...

Comme chaque année je vais donc emmener mes devoirs de vacances, et je sais que comme chaque année je vais poser à l'arrivée toute ma documentation dans la chambre d’amis où je vais m’installer. Je n’y toucherai pas et je rentrerai rongée de culpabilité le 5 septembre pour plonger en apnée dans les cartons, les erreurs de livraison et il faudra que le 7 je vienne à bout de Comenius afin de ne pas appeler le 8 pour espérer avoir 48 h de délai. Je voudrais aussi parler de livres tout juste lus, Le Monstrueux de Pierre Péju, Les Très petits d’Elisabeth Ivanovski, la réédition des Larry J. Bash de V. Volkoff …  Mais bon, j’ai déjà fait les deux critiques réglementaires pour Citrouille et du coup ça me rend paresseuse pour d'autres et puis je pars en vacances en train et je n’ai pas envie de porter tous ces livres que j’emmènerais avec moi si j’avais un porteur.

Chaque été les livres que j’emporte en vacances pèsent plus lourd que mes chaussures et ma trousse de toilette réunies ; pourtant je ne lis pas tant que cela, sauf dans le train. Et lire dans le train, c’est quelque chose dont je ne me lasse jamais et dont je me réjouis à l’avance. Le train démarre, je suis dans ma bulle de lecture et quand j’arrive je ne sais plus si c’est le livre ou le train qui m’a emportée le plus loin !

Claude André